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L’action d’une grande association pour la sauvegarde des forêts anciennes

2002, par Carmen RAMOS

L’association Greenpeace, qui assure son indépendance en tirant ses fonds uniquement des cotisations de ses membres, est connue pour ses actions spectaculaires et à caractère médiatique prononcé. Ce type d’actions a-t-il un rôle éducatif vis-à-vis du grand public ? C’est une question que l’on peut se poser. En ce qui nous concerne, en tant que membres de la communauté de l’Education pour l’Environnement, dont l’une des stratégies majeures est de "comprendre pour agir", nous répondrons Oui sans hésitation. En effet, Greenpeace met en en œuvre une démarche en profondeur exemplaire sur le plan pragmatique, comme on peut le voir à partir du cas exposé ci-dessous.

Pour lutter contre la destruction de forêts anciennes, notamment en Amazonie et au Canada (Colombie britannique), Greenpeace a mis directement en cause les magasins d’une entreprise (Lapeyre), "le plus grand revendeur de menuiseries industrielles sur le marché européen, et par là même de bois amazonien", qui "possède 114 points de vente publics situés en France, en Belgique, en Espagne, en Suisse et dans les Antilles françaises."

Lapeyre vend une large gamme de produits en bois provenant des forêts anciennes d’Amazonie, du Canada, d’Afrique Centrale et du Sud-Est asiatique. Parmi eux, on compte le curupixa et le tauari d’Amazonie, le hemlock des forêts pluviales de Colombie Britannique (Canada), le moabi et le sapelli du bassin du Congo, ainsi que le ramin et le merbau du Sud-Est asiatique. Nombre des espèces forestières dont proviennent ces bois figurent sur la liste de l’Union Mondiale pour la Nature (IUCN) parmi les essences soit vulnérables, soit en danger, soit menacées d’extinction. C’est-à-dire que ces espèces risquent de disparaître à court ou à moyen terme.

L’implication de Lapeyre dans la destruction des forêts anciennes ne se limite pas à l’achat de bois à des fournisseurs qui ne se soucient aucunement de la gestion forestière, voire qui opèrent dans l’illégalité. Lapeyre détient lui-même la compagnie Eldorado, l’un des plus grands exportateurs de bois scié de l’Etat brésilien du Para. Lapeyre est actuellement le plus grand détaillant de produits ligneux originaires d’Amazonie en France et en Europe, et achète la majeure partie de son bois à Eldorado.

Suite à son travail d’investigation, Greenpeace a montré qu’entre 1998 et 1999, près de la moitié des entreprises ayant fourni le bois d’Eldorado pratiquaient l’exploitation, le transport ou l’entreposage des grumes de manière illégale. Au moins 14 de ces compagnies n’étaient même pas enregistrées à l’IBAMA, l’agence environnementale gouvernementale, ce qui normalement constitue une condition légale de base.

Suite à différentes réunions non fructueuses avec le siège social de Lapeyre, la stratégie de Greenpeace fut alors d’alerter le public et les acheteurs : "28 avril 2000. Les activistes de Greenpeace interviennent devant les magasins" de l’entreprise Lapeyre simultanément dans plusieurs pays d’Europe. A cette occasion, "Greenpeace montre qu’en 1998 et 1999 plus de 50 % des fournisseurs de Lapeyre en Amazonie ont été convaincus de pratiques illégales par les autorités brésiliennes." Greenpeace fait en outre remarquer que cette entreprise "s’était engagée en avril 1999, à indiquer aux consommateurs le nom et la provenance des bois bruts. A cette date (28 avril 2000), à l’exception d’un produit, aucune information ne figure dans leur catalogue."

On voit bien que la stratégie de Greenpeace a été d’obliger l’entreprise à réellement s’impliquer, en atteignant son image de marque à divers niveaux. Ainsi, le 17 mai 2000, "le Directeur de Greenpeace France intervient lors de l’Assemblée Générale annuelle des actionnaires de Lapeyre pour dénoncer les pratiques du groupe en Amazonie."

La tâche de Greenpeace n’est certes pas facile - rappelons que des militants ont été emprisonnés au Canada pour avoir occupé pacifiquement des chantiers forestiers - mais des résultats sont en vue. Au mois de juin 2000, Greenpeace a mis en place un Tour de France pour la protection de l’Amazonie. Dans les principales villes françaises, des actions ont été menées devant les magasins Lapeyre, mais aussi sur les places publiques, où un large public a témoigné de son indignation vis-à-vis des pratiques de la compagnie en signant massivement la pétition de Greenpeace. Au mois de juillet, Greenpeace empêche le déchargement d’une cargaison de bois illégal destiné à Lapeyre. Finalement le "12 septembre 2000, après des mois de pression, le groupe Lapeyre s’engage à ne s’approvisionner, à échéance de 2005, qu’en produits venant de forêts certifiées par un organisme indépendant reconnu par Greenpeace. Cet engagement concerne l’ensemble des approvisionnements, d’Amazonie mais aussi d’Afrique, d’Asie et du Canada. Lapeyre, leader européen dans le secteur de la menuiserie industrielle et Ikéa, leader dans le secteur de l’ameublement, montrent ainsi à l’ensemble de la concurrence la voie de la gestion durable des forêts."

L’action de Greenpeace comporte de multiples aspects qui s’inscrivent bien dans le cadre d’une Education à l’exercice de la Citoyenneté. En visant le grand public en général et en tant que consommateur, cette association cherche bien à rendre les citoyens conscients et actifs. Par ailleurs, sa démarche pragmatique est élaborée de la même façon dont procèdent les éducateurs en Education relative à l’Environnement : analyse de la situation, identification des acteurs et de leur rôle, afin de rendre les actions précises et efficaces.

Les aspects médiatiques, surtout connus grâce aux opérations "coup de poing" menées par de courageux militants, sont probablement l’un des rares moyens de se faire entendre, compte tenu de l’attitude actuelle générale des médias sur les problèmes d’environnement.


Note :
Les citations entre guillemets correspondent aux extraits de divers documents de promotion de l’opération Forêts, élaborés par Greenpeace.