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Une pratique agricole exemplaire devient pédagogie par l’action

2002, par Philippe ROBICHON

A partir de son expérience d’agriculteur respectueux de l’environnement, un paysan de bon sens, André Pochon, a consacré sa vie à lutter pour prouver que l’agriculture pouvait être parfaitement "écologique", performante sur le plan des rendements et des bénéfices et, en totale opposition avec les errements de "l’agro-business", ébranler les responsables de la politique agricole.

L’expérience

Dans les années 60, en Bretagne, André Pochon, agriculteur, syndicaliste, se donne pour objectif de produire autant sur 9 hectares que ses voisins sur 25 hectares en adoptant une agriculture non polluante, non dommageable pour les sols, respectueuse des équilibres naturels.

Il convertit les 3/4 de son exploitation en prairie semée de trèfle blanc. Résultat : avec ces prairies, il nourrit trois vaches à l’hectare au lieu d’une auparavant ; chacune produit 4 000 litres de lait par an au lieu de 1 500. Sa terre demeure riche et facile à travailler.

Le constat du gâchis

Dans les années 70, une agriculture productiviste conquiert peu à peu la Bretagne et le reste de la France : l’agro-industrie transforme les méthodes de production au profit des plus puissants groupes de l’agroalimentaire. Conséquence, une catastrophe écologique : pollution de l’eau par les nitrates et les pesticides, pollution du sol par le zinc, le cuivre et les excédents de phosphate, algues vertes envahissant les plages, triomphe du maïs, importation coûteuse de soja provenant des Etats-Unis.

André Pochon, se basant sur son expérience, réussit à convertir à l’agriculture durable d’autres paysans, qui adoptent les mêmes méthodes.

Il prend plus tard la tête d’un combat pour démontrer que la crise de la vache folle, par exemple, n’est que l’aboutissement d’une longue "dérive productiviste" dont l’objectif est de produire toujours plus, quels que soient les moyens, sans se soucier ni des risques pour la santé des consommateurs ni des ravages sur l’environnement, et fait la preuve que cette agriculture est, en plus, une faillite économique.

Il écrit, dans Les sillons de la colère : "L’agriculture dite performante ne survit que sous perfusion d’aides publiques - l’argent du contribuable/citoyen/consommateur - quand l’agriculture durable fait la preuve de sa compétitivité économique (pour l’éleveur), de sa qualité (pour l’environnement et les produits alimentaires) sans surcoût pour l’Etat. C’est bien un signe de la faillite de l’agriculture productiviste, du ridicule de ceux qui s’obstinent dans cette voie, enseignée et vulgarisée depuis 30 ans. On disait aux éleveurs : Pour être performants, il vous faut produire 8000 litres de lait par vache et nourrir au moins deux vaches à l’hectare !’. Mais nos éleveurs de l’agriculture durable font tout l’inverse (moins de 6000 litres par vache, moins de 1,4 vache à l’hectare) et leur revenu est de plus d’un tiers supérieur à celui des soit-disant performants ! Il serait temps de comprendre que la performance technique n’est pas synonyme de performance économique !"

L’action

André Pochon fonde, en rupture plus ou moins affirmée avec son syndicat initial, le Réseau Agriculture Durable. Il crée le CEDAPA (Centre d’Etudes pour le Développement d’une Agriculture plus Autonome) et agit pendant 30 ans auprès de trois publics :

a) les agriculteurs eux-mêmes, pour modifier le système productiviste :
- visites de sa ferme (autocars, exposés sur place) ;
- intervention auprès des Chambres d’agriculture ;
- intervention auprès des enseignants dans les écoles d’agriculture.

b) les responsables politiques :
- en dénonçant le gâchis par l’évidence : il faut trois fois plus d’énergie pour produire un litre de lait avec des vaches gavées au soja qu’avec des vaches nourries à la prairie ;
- en mettant en lumière les coûts pour la collectivité lors des épidémies (1998 : 12 millions de porcs à l’équarrissage ; 5 millions de bovins à incinérer).

c) les consommateurs, qui doivent devenir les alliés objectifs des agriculteurs-producteurs. Ils doivent exiger que le produit acheté correspond bien à ce qui a été produit par le producteur-vendeur :
- d’où vient le produit (garanties d’origine, traçabilité des produits tout au long de leur parcours) ?
- comment a-t-il été fabriqué ? Pratiques culturales, mode d’élevage, transformation, confection : tout doit être consigné dans un cahier des charges par des organismes indépendants.

Une méthode exemplaire

La force de cette expérience, qui est une pédagogie vivante, réside dans la capacité de produire des stratégies d’action efficaces, par la mobilisation d’acteurs appartenant à des univers différents.

C’est la synergie entre agriculteurs, décideurs et consommateurs qui peut faire bouger les choses. Mais il est clair, à travers cet exemple d’engagement militant, que le témoignage est contagieux, exemplaire. La communication joue ici un rôle pédagogique : deux livres, d’innombrables conférences, des rencontres avec des hommes politiques, des élèves d’écoles agronomiques, ont fait passer avec succès un message décisif. Pour s’en convaincre, un extrait de la conclusion d’A. Pochon dans Les sillons de la colère : "Nous ne pouvons plus tolérer un tel gâchis. Nous ne pouvons pas accepter plus longtemps que notre argent, nos impôts servent à conforter le modèle productiviste désormais au banc de la société. Le drame de la vache folle et autres poulets à la dioxine nous ouvre enfin les yeux. Non à ces milliards dépensés pour soutenir les gros céréaliers, l’élevage industriel, le maïs fourrage et l’irrigation ! Non à une politique totalement incohérente qui, en définitive, a laminé les paysans, saccagé les paysages, pollué l’eau, l’air, nos baies marines et nos assiettes, pour le seul profit des multinationales et de l’agro-business !"


Références :
Ouvrages d’André Pochon :
Les sillons de la colère, Ed. La Découverte et Syros, Paris, 2001
Les champs du possible. Plaidoyer pour une agriculture durable, Ed. La Découverte et Syros, 2nde éd., Paris, 1999
La prairie temporaire à base de trèfle blanc, Ed. CEDAPA-ITEB, 1996
Du champ à la source : retrouver l’eau pure, Ed. Coop-Breizh, Spezet, 1988